Dommages collatéraux

Pendant longtemps, j’ai beaucoup aimé le cinéma de Brian De Palma. J’étais ébloui par ses images qui ne renvoyaient à rien d’autre qu’à elles-mêmes, et en même temps j’étais rassuré par le soin apporté à souligner leur superficialité, leur fausseté.

Comme beaucoup d’autres jeunes cinéphiles – et de critiques installés – je me satisfaisais de la position hypocrite et schizophrène dans laquelle m’installait le réalisateur américain. De quoi me serais-je plaint ? J’avais le beurre (la fascination exercée par les images) et l’argent du beurre (la dénonciation de ce pouvoir de fascination). Je jouissais de la violence sans m’en sentir complice. Je subissais la mystification sans en être totalement dupe. C’était très confortable.

Soyons juste : dans les années 70 et 80, le maniérisme de De Palma entrait en résonance avec l’époque. Surtout, sa mise en scène baroque épousait la démesure de ses intrigues et de ses personnages : la soif de vengeance de Winslow Leach, la colère de Carrie White, l’impuissance de Jack Terry, l’ambition de Tony Montana, l’obstination d’Eliot Ness1

Pourtant on pouvait déjà y entrevoir l’impasse dans laquelle De Palma s’est fourvoyé par la suite. Les références incessantes et écrasantes aux petits et aux grands maîtres du passé (Hitchcock, Antonioni…), aux images préexistantes, écrasent à partir des années 90 toute fraîcheur, transforment les œuvres en exercices de style, et surtout contribuent à les détacher de tout rapport au réel. Tarantino et consorts, en bons héritiers dégénérés et ricanants, continueront sur cette lancée et achèveront de transformer le cinéma américain dit « d’auteur » en miroir aux alouettes.

Dans les années 90, De Palma se pose de plus en plus en moraliste et en théoricien, sous les applaudissements d’une critique servile. Mais le gouffre entre ses prétentions et ses capacités ne va cesser de se creuser : confondant pensée et poncifs (Mission to Mars), maîtrise et glaciation généralisée (Mission impossible), virtuosité et agitation stérile (Snake eyes), il finit dans les années 2000 par sombrer dans le ridicule (Femme fatale) et la boursouflure (Le Dahlia noir).

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À l’époque où j’étais moins difficile (ou moins lucide ?) qu’aujourd’hui, un seul film de De Palma m’avait déçu : Outrages, réalisé en 1990. Le propos était courageux : pendant la guerre du Viêt-nam, une villageoise est enlevée par un régiment américain. Un jeune soldat s’oppose alors aux siens pour la sauver. En vain : elle sera violée et assassinée.

En sortant de la vision d’Outrages, je m’étais pourtant senti floué. J’étais allé voir un film de De Palma ! Pourquoi la forme était-elle si terne, si convenue – si classique ?

Puis mon regard a évolué au fil des ans : le cinéma de De Palma me satisfait de moins en moins. Le charme est rompu. J’espérais malgré tout un retour en grâce avec la sortie de Redacted. S’inspirant de faits réels, De Palma y transpose le scénario d’Outrages dans l’Irak d’aujourd’hui. Mais cette fois-ci, il tente une expérience formelle a priori passionnante en n’utilisant que de “nouvelles” images : vidéos internet, extraits de documentaires, films de famille, journaux télévisés, etc.

Un film de guerre à l’heure Youtube : l’idée était pertinente. Ne serait-ce que pour montrer ce que nous cachent les grands médias embedded2 : qu’il n’y a pas de guerre propre, qu’un militaire d’une démocratie occidentale reste un soudard et qu’une armée d’occupation, quand bien même ses intentions (déclarées…) seraient louables, attire bien évidemment sur elle le ressentiment légitime de la population.

J’espérais donc que De Palma saurait mettre sa virtuosité au service de ces idées simples et fortes, et non l’inverse. Mais au fil de la projection un malaise s’est installé : quelque chose clochait dans ces images, trop bien agencées, trop démonstratives, trop “fausses” pour être seulement maladroites. C’est que De Palma n’a pas abandonné son vieux discours : les-images-nous-mentent. Certes. Mais pourquoi alors avoir superposé ce leitmotiv, rendu banal par trois décennies de ressassement, au propos initial du film, à savoir le récit d’un crime de guerre “ordinaire”, et plus largement la dénonciation de l’occupation de l’Irak par les forces américaines ? Le message en ressort brouillé : comment s’attacher aux personnages et ressentir les souffrances qu’ils subissent ou infligent, quand toutes leurs images sont montrées comme fausses, manipulées ? Les deux niveaux du film de De Palma, loin de s’enrichir, se parasitent et s’annulent, sans que les critiques et les cinéphiles qui s’extasient à chaque nouvelle œuvre du Maître ne relèvent, à de trop rares et trop ambiguës exceptions près, cette contradiction fondamentale.

Pire : le film sombre dans une complaisance assez ignoble au moment de “la” scène du viol. De Palma fait semblant de n’en rien montrer mais laisse deviner jusqu’au moindre détail de manière plus qu’appuyée. Si, au bout de ce qui semble une éternité, le caméraman finit par quitter le lieu du crime pour s’en aller vomir ailleurs, son visage reste toujours hors champ, et ce sont les violeurs qui sont omniprésents à l’image : c’est au travers de leur jouissance et de leur violence que le spectateur, transformé malgré lui en complice, subit la scène.

Dans Outrages, le viol était filmé de manière très elliptique. La caméra ne quittait pas le visage du soldat interprété par Michael J. Fox, enregistrant sa réaction (indignation, honte, impuissance). Tout était vu à travers le filtre de ce regard accusateur : il n’y a pas d’ambiguïté, ni d’identification possible à l’agresseur.

Redacted m’a notamment fait reconsidérer mon opinion sur Outrages, le seul film à ma connaissance où le réalisateur a su abandonner ses effets de manche et de caméra, ses tics et son emphase. Rendu humble par la puissance et surtout la terrifiante simplicité de son sujet, il se contentait d’enregistrer le drame. Outrages n’était ni Apocalypse now ni Platoon : il n’agitait pas son statut de « grand film ». C’était un témoignage, simple et direct, sur la barbarie de cette guerre, de la guerre, et des hommes qui la font. Le résultat n’était pas inoubliable - mais il était digne. Et aujourd’hui je sais gré à De Palma d’avoir su, en 1990, réussir ce qu’il a aussi dramatiquement raté en 2008.

  1. Dans l’ordre d’apparition : Phantom of the Paradise, Carrie au bal du diable, Blow out, Scarface et Les Incorruptibles. [Retour]
  2. C’est-à-dire intégrés, sur la base d’accords contractuels, à des unités combattantes en opération - et donc soumis au filtre de la propagande de l’armée. [Retour]

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