Maux de la fin

Rien de plus différent que les derniers films de Paul Thomas Anderson et Jacques Doillon. Autant There will be blood est lent, sombre, taiseux, autant Le premier venu est vif, lumineux et repose sur les dialogues.

Avec son histoire de magnat du pétrole s’étirant sur plusieurs décennies, Anderson cherche à retrouver la quintessence d’un certain cinéma américain, grandiose et intimidant, mythologique ; les personnages y semblent sculptés dans les paysages rudes et inhospitaliers, ce sont des monstres froids en perpétuelle compétition avec leurs semblables, des survivants. Ils agissent sans analyser ce qui les pousse à agir : ils n’en ont pas le temps ni le loisir.

Les personnages du Premier venu, eux, ne savent faire que ça : se regarder agir, s’écouter parler. Parfois la machine scénaristique s’emballe, paraît abandonner le marivaudage pour le polar ou le film de cavale. Mais Doillon en revient toujours à son point de départ – un rien trop théorique. Une jeune femme telle que seuls semblent pouvoir en fantasmer certains cinéastes a décidé d’être amoureuse du premier venu. Pour compliquer la donne, le premier venu en question est une petite frappe aussi sympathique qu’inquiétante, et le deuxième venu est un flic. Le résultat est un drôle de mélange : il faut imaginer Amélie Poulain, avant de se laisser embarquer dans un braquage improbable, badinant avec son loser du Crotoy sur des dialogues d’Éric Rohmer dits avec l’accent de Bienvenue chez les Ch’tis. Une sorte de condensé du cinéma français dans tout ce qu’il peut avoir d’à la fois charmant et agaçant : joliesse et âpreté, vérisme et artificialité, naturalisme et théâtralité.

Comme Doillon n’est pas un manche, que l’intrigue de son film est agréablement imprévisible et que ses acteurs sont comme toujours exceptionnels de justesse et de naturel, ça passe. De la même manière, le formalisme écrasant de There will be blood est compensé par l’interprétation bigger than life de Daniel Day-Lewis, qui sait rendre son personnage à la fois fascinant, émouvant et odieux, et par la description passionnante des débuts du capitalisme et de l’emprise du messianisme sur la société américaine.

Pourquoi convoquer dans un même texte deux films si différents ? Pas seulement parce qu’ils sortent à quelques semaines d’intervalle, et qu’ils constituent, malgré leurs limites, deux réussites dans leurs genres respectifs - ou à tout le moins d’intéressantes tentatives de régénération ou de synthèse. Mais parce qu’en bout de course, ils s’effondrent tous deux comme de gros soufflés, victimes d’un travers trop fréquent : le besoin pour les scénaristes-réalisateurs de boucler la boucle, de ne laisser aucune question en suspens. Au risque de trahir leurs intentions de départ, de faire s’écrouler ce que scène par scène ils avaient su édifier.

Après deux heures de hiératisme et de grands espaces, Paul Thomas Anderson enferme tout à coup ses personnages dans les décors surchargés d’une résidence somptueuse, les fait brutalement vider leur sac en deux scènes, exprimer sans détours leur nature profonde, dans un déchaînement verbal qui débouche sur un bain de sang inutile filmé dans le plus pur style grand-guignol1. Ce qui passait jusque là dans la seule mise en scène se retrouvait tout à coup explicité, surligné, sans que l’on en perçoive la nécessité. Avait-on besoin d’entendre et de voir que Daniel Plainview a transformé sa soif de richesse et son obsession de contrôle en une nouvelle religion ? qu’il se sent seul dans le monde qu’il s’est construit à sa seule image ? qu’il est dévoré par l’orgueil et la paranoïa ? qu’il a gâché sa vie et celles des autres ? qu’il est capable de tout, et surtout du pire ?

Quant à Doillon, qui s’acharnait à creuser les incertitudes de ses marginaux et leur inadéquation au monde, il décide d’un coup de baguette scénaristique de les constituer à la toute dernière minute en couples idéaux, équilibrés, sains et pleins d’avenir. On s’attend presque à ce que débarque à cet instant l’agent immobilier libidineux - le “méchant” de l’histoire - pour couronner la séance de réconciliation générale. Le spectateur peut repartir de la salle le cœur et le pas légers : tout est bien qui finit bien2.

Il y a là un manque de confiance dans les moyens du cinéma et dans les capacités du spectateur. Celui-ci ne doit pas quitter la salle sans connaître absolument toutes les réponses, sans que toutes les intrigues ne soient dénouées, sans que toute la lumière ne soit faite. Paul Thomas Anderson, qui comme Doillon écrit les scénarios de ses films, n’a pas voulu que le personnage de Daniel Plainview reste opaque, que ses rapports à son fils, à sa réussite, à la religion puisse être interprétés. Il a donné à ses spectateurs des images et des sons pour combler les béances ouvertes par son film. Ces ellipses étaient pourtant bien plus troublantes que ces séquences finales pataudes3. Jacques Doillon, quant à lui, comme terrifié par sa propre audace qui lui vaut de devoir se battre pour réunir le financement de chacun de ses films, a décidé de donner à son Premier venu une conclusion consensuelle, déceptive : télévisuelle.

There will be blood et Le premier venu sont des œuvres à la fois ambitieuses et exigeantes, mais qui n’osent pas aller au bout de l’incertitude qu’elles installent. Expliciter, normaliser, c’est aussi retirer au spectateur la possibilité de garder le film en lui en sortant de la salle, de le ruminer et au final de se l’approprier. Par leurs fins trop lisibles, trop bordées, Paul Thomas Anderson et Jacques Doillon m’ont mâché le travail et gâché le plaisir qu’ils avaient pourtant su éveiller. Je leur en veux.

  1. Dans la salle où je voyais le film fusèrent quelques ricanements. [Retour]
  2. Les séries américaines dont le fonds de commerce depuis quelques années est de se jouer du politiquement correct, souffrent souvent du même travers : combien d’entre elles font rentrer leurs personnages dans le rang à la fin de leur dernière saison ? Surtout ne pas choquer, surtout ne rien laisser en suspens : tout le monde à sa place. [Retour]
  3. J’ignore si ces scènes apparaissent telles quelles dans le roman d’Upton Sinclair qui a inspiré le film ; dans tous les cas cela n’excuse pas le choix de les mettre en scène. [Retour]

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