Palme d’Or 2005
Ce texte a été publié dans le Hors-Série spécial Festival de Cannes du
Journal du Cinéma (mai/juin 2007).
La promesse, Rosetta, Le fils, L’enfant. Les titres de Luc et Jean-Pierre Dardenne claquent. Vont droit au but. Comme leur mise en scène : pas une once de graisse, aucun dialogue superflu ou psychologisant. Pas non plus de flashbacks, de violons ou autres fioritures : la forme, épurée, mise au seul service du fond, a ici l’immense et trop rare politesse de savoir se faire oublier.
La caméra colle aux personnages, accompagne leurs moindres gestes – sans les traquer : il ne s’agit pas de voyeurisme, mais d’observation. Nous sommes plongés au cœur de leur vie, rythmée par des allées et venues incessantes au sein d’un univers froid et déshumanisé, tristement banal. Ce décor postindustriel, animé par le ballet incessant des voitures – les bruits de moteur constituent l’essentiel de la bande son – est le théâtre d’un drame ordinaire, qui nous prend aux tripes.
Sonia et Bruno s’aiment. Mais ils s’aiment maladroitement, comme de jeunes animaux. Leur virée en cabriolet sur fond de Beau Danube Bleu (le seul moment musical du film est utilisé avec une ironie toute kubrickienne) pourrait être niaise : elle est glaçante par ce qu’elle révèle de leur aliénation tranquille, de leur inaptitude à exprimer leur tendresse et à communiquer autrement que par des jeux et gestes empreints d’une source violence : empoignades, gifles et morsures.
Bruno n’est pas une ordure. S’il vend son fils Jimmy contre quelques milliers d’euros, s’il trahit la confiance de sa compagne, c’est en toute candeur et insouciance. Lorsque ses actes commencent à se retourner contre lui, il tombe des nues. « Qu’est-ce que je t’ai fait ? », « On en refera un autre ». L’enfant du titre, c’est lui, bien sûr. Enfant parce que livré à lui-même – il n’y a pas de père, la mère n’est qu’une ombre – et parce que produit inconscient d’une époque de l’immédiateté, où tout s’achète, se vend, s’échange.
Déjà vu, L’enfant ? Les contempteurs du film – il y en eut – reprochèrent au jury présidé par Emir Kusturica d’avoir couronné une fois de trop la fratrie wallonne. L’enfant ne se démarquerait pas suffisamment de Rosetta, récompensé en 1999 : introniser les Dardenne dans le club très fermé des cinéastes ayant reçu deux Palmes d’or (avec Coppola, Imamura, August… et Kusturica) paraissait inutile, immérité.
Pourtant, L’enfant marque un important saut qualitatif dans le cinéma des deux frères. Rosetta était impressionnant – un coup porté à l’estomac –, mais sa mise en scène, reposant sur un principe unique (caméra à l’épaule lancée à la poursuite du personnage), lui donnait un petit côté mécanique et en diminuait la portée. Le conceptuel chassait le naturel.
L’enfant, plus libre, tient mieux la distance, et se permet même de flirter avec le film d’action, voire le thriller. La course-poursuite en scooter pourrait faire sourire ; haletante par ses enjeux, ses rebondissements et son découpage précis et nerveux, elle en remontrerait pourtant aux meilleurs cinéastes hollywoodiens.
Mais les Dardenne ne se regardent pas pour autant filmer. Leur objectif n’est pas de « faire cinéma ». Aucune ficelle ne vient faire écran, gêner cette belle et délicate proximité entre Bruno, Sonia et nous, spectateurs. Leur art renoue ainsi avec la grandeur du néoréalisme italien.
N’en déplaise à beaucoup de critiques, le cinéma des frères Dardenne ne saurait pour autant être réduit à sa seule dimension sociale ou politique. Contrairement à celui d’un Ken Loach, qui depuis dix ans rabâche le même message, il n’apporte aucune réponse aux nombreuses questions qu’il soulève, ne désigne aucun responsable, n’héroïse ni n’accable ses personnages. Le rachat final de Bruno pourrait suinter la morale chrétienne : il n’en est rien. Son sacrifice n’est pas une rédemption : il marque juste le passage à l’âge adulte, l’adieu douloureux et nécessaire à l’enfance.
Le spectateur qui, grâce aux frères Dardenne, aura vécu intensément aux côtés de Bruno et Sonia et partagé leurs épreuves, en sortira également grandi.