Un cinéma de réconciliation nationale

Tout le monde en parlait, beaucoup m’en disaient même du bien : je me suis donc décidé à aller voir Bienvenue chez les Ch’tis. J’ai ainsi eu la satisfaction de voir vérifiés mes a priori : le film est bien à l’image de son réalisateur. Faussement populaire, formaté pour passer sur TF1, et sinistre à force de vouloir faire rire sans en avoir les moyens1.

S’il n’y a pas grand-chose à dire sur le film lui-même - dont l’unique ressort comique consiste à faire parler les personnages de manière à ce que Kad Merad les comprenne de travers - son succès interpelle. Qu’est-ce qui fait que dans la France de 2008 une comédie aussi pauvre en gags et en idées attire autant de spectateurs et d’éloges ? Qu’est-ce qui peut expliquer que les rares courageux qui osent émettre ne serait-ce qu’un soupçon de réserve se voient aussitôt traités de parisiens-élitistes-snobs-supporters du PSG ?

Sans doute parce que le cinéma français ne propose souvent, en termes de comédies, que de grosses machines industrielles aux propos détestables. Un film aussi insignifiant que Bienvenue chez les Ch’tis a au moins le mérite d’afficher un minimum de respect envers ses personnages et son public. On est en droit de trouver ça nul, mais ce n’est pas aussi puant qu’un Bronzés 3, un Camping ou un Podium, films réalisés, produits et joués par des riches et où le populo est systématiquement ridiculisé, ringardisé, méprisé.

Autre explication : au moment où la télévision et le capitalisme formatent les modes de vie, de consommation et de pensée et abolissent toute idée de communauté, un film comme Bienvenue chez les Ch’tis sait cultiver la nostalgie d’une France à la fois “plurielle” et conviviale, patchwork de communautés soudées par des traditions et un patois spécifiques. Bien sûr, ces différences ne sont que superficielles : une fois qu’on a su s’adapter aux coutumes culinaires et aux accents, tout le monde se comprend, peut s’aimer et vivre ensemble.

Dernière chose : dans Bienvenue chez les Ch’tis, on ne trouve pas de Noirs ni d’Arabes - ou alors ils sont tellement intégrés qu’on ne les remarque pas, et s’ils se retrouvent posés dans un coin de plan c’est à titre purement décoratif. Ce n’est pas comme ces fictions qui attirent beaucoup moins de spectateurs parce qu’elles questionnent le modèle d’intégration français et en relèvent les failles, parce qu’elles croquent le racisme des uns et le communautarisme des autres. Au contraire de ces œuvres déprimantes, le film de Dany Boon lave plus blanc que blanc. Plutôt que d’évoquer les fractures contemporaines, il exploite d’inoffensifs particularismes régionaux. Le succès de Bienvenue chez les Ch’tis et le relatif échec public d’un film comme La graine et le mulet sont révélateurs d’un refus de la réalité dans le public, qui lui préfère le fantasme d’une nation apaisée, accueillante, réunifiée, et où les principaux sujets d’angoisse ne seraient pas d’ordre social ou économique mais météorologique.

En 2001 déjà, Le fabuleux destin d’Amélie Poulain nous montrait une France de carte postale. On trouvait bien un Jamel Debbouze au générique, mais dans le rôle d’un… Lucien. Le film devint un phénomène de société : il était bien sûr formaté pour attirer le public mais l’ampleur de son succès surprit tout le monde – et en tout cas ceux qui n’avaient pas encore compris qu’il y avait là une niche marketing à exploiter : le cinéma “positive attitude”.

Certains n’hésitent pas à se réjouir que ces outsiders éclipsent les blockbusters : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain triompha quelques semaines après le bide retentissant des Visiteurs en Amérique, et Bienvenue chez les Ch’tis a jusqu’à ce jour attiré trois fois plus de spectateurs qu’Astérix et Obélix aux Jeux Olympiques pour un budget sept fois moindre.

On peut aussi s’inquiéter de la pauvreté de l’imaginaire collectif que révèle et nourrit ce cinéma propre sur lui, dépolitisé et gentiment réactionnaire. Entre les films qui transpirent l’arrogance des nantis et ceux qui folklorisent les humbles en les invitant à rester bien sagement à leur place2, il est dur de devoir choisir un camp.

  1. Pour être tout à fait honnête, je n’ai tenu que pendant la première moitié du film. Je me suis éclipsé avant de devoir subir la prévisible conversion de Kad Merad à la gentillesse gluante de ses amis du Nord. [Retour]
  2. Il paraît que Kad Merad quitte le Nord à la fin du film. Faudrait voir à pas trop se mélanger non plus. [Retour]

2 commentaires pour “Un cinéma de réconciliation nationale”

  1. Simon dit :

    http://www.dailymotion.com/video/x5c9af_jeanmarie-le-pen-les-chtis-et-les-a_news

  2. dasola dit :

    Bonjour, moi non plus, je ne comprends pas cet engouement pour ce film (que je n’ai même pas trouvé drôle). J’ai souri deux ou trois fois mais pas plus. La seule qualité du film c’est la bande annonce qui a réussi justement à être amusante. Mais ce sont les meilleurs moments du film. Line Renaud est une erreur flagrante dans le casting (elle est incompréhensible). Bonne journée.

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