Un héros de fer s’est abattu sur l’Asie

Iron man fait partie de ces films qu’on a l’impression d’avoir vu avant même d’avoir payé sa place. Cette énième adaptation de comics américains pille allègrement Spider-man (antihéros dépassé par ses responsabilités, romance avortée, autodérision…) et Batman begins (milliardaire trahi par son mentor, absence de superpouvoirs compensée par la technologie)… Le résultat ? À première vue, un honnête divertissement, avec le quota habituel d’explosions numériques, d’humour à destination d’un public adolescent, de prévisibles retournements de situations, et de morale qui triomphe à la fin. Quant à la mise en scène, elle est aussi efficace qu’anonyme.

On peut prendre du plaisir à ce spectacle standardisé, notamment grâce à sa relative absence de prétention - à l’image de l’interprétation de Robert Downey Jr., qui n’a pas l’air de se prendre très au sérieux dans son rôle de justicier-milliardaire. C’est oublier que sous le packaging coloré, il y a non seulement beaucoup d’argent en jeu, mais aussi toute une vision du monde – américaine, impériale.

Tout d’abord, Iron man exploite jusqu’à la nausée cette fascination bien contemporaine pour la richesse et ce qu’elle est censée apporter : la célébrité, les belles voitures, les belles femmes qui toutes tombent à genoux devant l’irrésistible fils à papa. On est loin de Peter Parker (Spider-man) qui livre des pizzas pour joindre les deux bouts, ou même de Bruce Wayne (Batman), qui se terre dans son manoir obscur et n’utilise sa fortune que pour mieux se soustraire aux regards. Iron man, ou l’irruption du bling-bling sarkozyste dans le petit monde des superhéros.

Mais c’est surtout quand il s’aventure en dehors des frontières américaines – pendant une bonne moitié du film, quand même – qu’Iron man commence à sentir le faisandé. Le personnage principal, Tony Stark, est un marchand d’armes qui découvre sa vocation de superhéros lors d’un voyage en Afghanistan : kidnappé par une poignée de métèques suréquipés (mais très sales et très barbus), il découvre que les engins de mort qu’il fournit à l’armée américaine sont aussi distribuées à tout ce que le monde compte de méchants dictateurs en devenir.

Certes, l’expérience, en plus de lui faire réinventer la boîte de conserves, lui permet de réaliser que vendre des armes, c’est mal, parce que ça tue des gens. Visiblement soutenu par l’armée américaine qui lui prête quelques-uns de ses joujoux, le film fait mine de s’en tenir à ce discours bêtassou, et élude toutes les questions embarrassantes. Les États-Unis d’Amérique fournissent-ils en armes tous les apprentis meurtriers de masse de la planète ? Mais non ! il s’agit juste d’un employé sans scrupules qui travaille pour son propre compte et à l’insu de son patron et des autorités américaines – qui mettront le holà sitôt prévenus. Les États-Unis d’Amérique envahissent-ils des contrées lointaines pour des raisons bassement géostratégiques ? Mais non ! il s’agit bien sûr de guerre contre le terrorisme – d’ailleurs il n’y a qu’à voir la tête de ces méchants basanés et à entendre leurs délires mégalomaniaques1 pour réaliser à quel point cette croisade s’impose.

Je n’irai pas jusqu’à sous-entendre que le film est raciste et colonialiste : on y trouve quand même quelques Afghans sympathiques. Le premier se sacrifiera pour que puisse s’échapper l’industriel américain2. Les autres sont des civils innocents qui seront bien sûr sauvés des griffes des vilains terroristes par le superhéros américain. Iron man ne connaît que trois types d’étrangers : ceux qui donnent leur vie pour un Américain, ceux qui doivent leur vie à un Américain, et ceux qui méritent qu’un Américain prenne leur vie.

Jusqu’à présent, la réalité s’invitait peu dans les films de superhéros. Le sempiternel combat du Bien contre le Mal se déroulait le plus souvent dans des métropoles imaginaires, comme Gotham City. Un glissement a commencé à s’opérer avec Batman begins : le jeune Bruce Wayne partait en Asie et s’y entraînait au combat au sein d’une secte de ninjas qui évoquait Al Qaida. Mais Batman ne s’occupait encore que de sécurité intérieure lorsqu’il empêchait son ancien mentor de précipiter un train contre une tour… Avec Iron man, un pas supplémentaire est franchi : tels de vulgaires Rambos, les superhéros interviennent désormais directement sur le théâtre des opérations, au service des intérêts de la bannière étoilée.

Le film ayant rapporté 200 millions de dollars pour son seul premier week-end (dont la moitié hors États-Unis), une suite est d’ores et déjà prévue pour 2010. Les paris sont ouverts : Iron man envahira-t-il le Venezuela, ou l’Iran ?

  1. « Avec douze engins de ce genre, on peut conquérir toute l’Asie. » [Retour]
  2. Mais rassurez-vous, dans son dernier souffle il explique que toute sa famille est déjà morte, alors c’est moins triste et on peut passer à autre chose. [Retour]

2 commentaires pour “Un héros de fer s’est abattu sur l’Asie”

  1. Joan dit :

    Ah… C’est ballot, je n’avais aucune mais alors aucune envie d’aller voir ce film et maintenant rien que pour en vérifier son incommensurable êt bête propagande simplite j’irais presque…
    Enfin. Je crois que j’ai mieux à faire de mes soirées de toutes manières. Mais félicitation pour ce texte de critique que j’ai trouvé très interressant et très bien écrit.
    A +

  2. Simon dit :

    Article très intéressant. Merci.

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